25 nov. 2024 | Rencontres, Entrevues, 2020 à 2025, Audios

Un plombier à l'Assemblée Nationale!

«Il fut un temps où... »


UN PLOMBIER À L’ASSEMBLÉE NATIONALE

25 Novembre 2024

Si j’avais été à la place de Haroun Bouazi ce soir-là, sous les lumières dorées du gala de la Fondation Club Avenir, j’aurais moi aussi levé mon verre de thé à la menthe et j’aurais dit, moi aussi, « Je vois ça à l’Assemblée nationale tous les jours, la construction de cet Autre ». Mais attention, pas n’importe quelle construction. Pas la construction identitaire, non ! Moi je vous parle de travaux lourds, de gros chantier, avec échafaudages jusqu’au plafond, poussière de gypse dans les poumons, un marteau qui tombe chaque fois qu’un député se lève trop vite.

Voyez-vous, l’Autre, pour moi, il ne se définit pas d’abord par son origine maghrébine, musulmane, noire, autochtone ou martienne, pourquoi réduire un être humain à une part  étroite de son identité. Non ! L’Autre, avant tout, il appartient à une classe sociale.

Alors je pose la question que personne n’ose poser, ni dans les couloirs feutrés, ni dans les loges capitonnées :

Y a-t-il un plombier à l’Assemblée Nationale ?

Non mais vraiment, regardez autour de vous dans l’hémicycle. Voyez-vous un menuisier avec ses doigts épais et habiles ? Un cultivateur dont les bottes sentent encore la terre mouillée du matin? Un barman? Une waitress? Un ancien BS ? Un ex-détenu? Une ancienne travailleuse du sexe ? Un jardinier, un travailleur de construction, un cordonnier, un boucher, une boulangère, un coiffeur ?

Mais non. Rien. Pas un seul. Pas même un apprenti plombier.

Alors, comment espérer une démocratie vraiment représentative si nos élus proviennent presque tous des mêmes milieux, des mêmes bureaux, des mêmes univers propres comme des salons de notaire ? Comment peut-on comprendre la société entière lorsqu’on n’en fréquente qu’un étage ?

Si j’étais député à l’Assemblée Nationale, je n’irais pas me perdre sur les dunes mouvantes de l’identité. Je ne répondrais pas à une crispation identitaire par une autre crispation identitaire. Cela reviendrait à éteindre un feu avec un bidon d’essence. Je ne répondrais pas au populisme par un populisme de rechange.

Pour moi, le racisme, c’est d’abord et avant tout un conflit de classe avant d’être un conflit de culture. Le riche, quelle que soit sa couleur, sa langue, son origine, eh bien… il se comporte comme un riche. Et lorsqu’on éthnicise tout, lorsqu’on transforme chaque injustice en affaire d’identité, on n’apaise rien. Au contraire, on souffle sur les braises en croyant souffler sur la poussière.

Il fut un temps où nos grands combats visaient l’égalité, la dignité, la justice sociale. Aujourd’hui, ce sont les guerres de drapeaux, de prénoms et d’appartenances qui avalent tout, comme un vent du désert qui recouvre la route et oblige chacun à rouler au ralenti.

Et voilà qu’arrive Ruba Ghazal, nommée co-porte-parole de Québec Solidaire. Une Québécoise, oui, mais une Québécoise avec du soleil palestinien dans les veines. La première femme d’origine arabe à la tête d’un parti politique au Québec. Vous voyez ? Rien que cet événement contredit déjà la thèse de Haroun Bouazi. Lui-même Haroun, n’est-il pas un député d’origine arabe? Alors qu’il en profite pour donner l’exemple à d’autres québécois issus de l’immigration pour bâtir des ponts, pour rassembler. Il a un modèle à suivre, à l’Assemblée Nationale, Ruba Gazal, qui défend les intérêts de toutes les Québécoises et tous les Québécois, du dentiste de Westmount au livreur Uber de Parc-Extension, du professeur d’université jusqu’au gars qui répare le chauffe-eau à 3 h du matin.

En attendant qu’un plombier fasse son entrée triomphale à l’Assemblée Nationale, casque sur la tête, clé anglaise dans la poche, et sens pratique dans les neurones, faisons un effort collectif. Arrêtons d’éthniciser les enjeux politiques d’une société entière. Parce qu’à force de chercher l’Autre sur la carte du monde, on finit par oublier celui qui vit juste à côté, celui qui travaille dur, qui paye ses factures, et qui attend qu’on s’occupe vraiment des fuites… Pas celles de son évier. Celles de notre démocratie.

PSPP et Bouazzi… deux côtés d’une même médaille, deux miroirs qui se renvoient les mêmes grimaces. Si l’un n’existait pas, l’autre l’aurait inventé, comme ces vieux voisins qui prétendent se détester mais qui n’auraient plus personne à engueuler s’ils déménageaient. Aussi longtemps que nos politiques joueront avec la fibre identitaire, tantôt en mode plainte larmoyante, tantôt en mode drapeau furieux, nous resterons hors champ, hors sujet, hors-piste.

Rien de rassembleur ne naît dans la logique victimaire. Rien de solide ne se bâtit en opposant les douleurs comme on oppose les équipes dans un derby. Et c’est là qu’on mesure l’écart, l’abîme, entre le discours identitaire d’aujourd’hui et celui des pionniers de la souveraineté, FLQ compris, qui, malgré leurs dérives, criaient d’abord un droit légitime : celui de l’égalité, de la justice, de la dignité. Leur rêve n’était pas une mosaïque de blessures concurrentes. Leur combat s’inscrivait dans le même souffle que les mouvements féministes, anti-coloniaux, anti-ségrégationnistes. Ils cherchaient tous, à leur manière, un monde meilleur. Et ce monde meilleur incluait naturellement un Québec meilleur. Un Québec pour tous. Un Québec libre, pas libre contre quelqu’un, mais libre pour tout le monde.

Aujourd’hui, pendant que les uns tricotent des identités et que les autres s’indignent avec autant de précision qu’on agite un drapeau par grand vent, la démocratie dérive. Elle attend qu’on s’occupe de ses fondations, de ses inégalités, de ses classes oubliées, de ses citoyens invisibles. Elle attend qu’on revienne à l’essentiel : Non pas qui nous sommes ? Mais comment nous voulons vivre ensemble ?

Ce jour-là, c’est sûr, même un plombier trouvera enfin sa place à l’Assemblée Nationale. Et peut-être qu’alors, le Québec redeviendra ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être :

Une promesse commune.
Une promesse vivante.
Une promesse libre.

Mohamed Lotfi


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